Le Café Grandfou

Un café virtuel pour quoi faire ? Pour échanger des mots, des photos, des textes, des états d'âmes, des coups de gueules et des coups...à boire ! Le comptoir d'un café est le parlement du peuple...( Honoré de Balzac )

17 janvier 2007

Sa nue



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D'un revers de la main, il balaie tout ce qui se trouve sur la table. Cigarettes, stylo, magazines, se retrouvent négligemment dispersés sur le parquet ciré.

Il n'y a pas de temps à perdre. L'inspiration est là, il a envie de la dessiner. Tout de suite.

Il se précipite dans le petit bureau attenant au séjour, ouvre d'un coup sec le tiroir du vieux meuble en chêne et en extrait la trousse contenant son matériel à dessin. Avec sa main libre, il saisit son grand carnet à esquisses, et retourne en courant presque, s'installer sur le tabouret qui trône devant la petite table du salon, là où la lumière est la meilleure.

Il choisit ses outils avec soin. Pour reproduire les lignes pures de son corps, il ne voit rien de mieux que le fusain.

Le voilà seul face à la grande page blanche. Fermant les yeux, il essaie de se remémorer les moindres détails de la jeune femme; il y parvient sans peine, tellement la douceur de ses courbes et la grâce de ses mouvements l'ont marqué. Il se demande s'il arrivera à exprimer sur le croquis la soie de sa peau laiteuse, ainsi que son exquise odeur qui l'a rendu fou, il y a à peine une heure.

Sa main, guidée par le souvenir brûlant de leur étreinte presque fusionnelle, glisse sur le papier gaufré. Le geste est précis; les traits se juxtaposent, se côtoient. Petit à petit, le corps dénudé, allongé paresseusement, de celle contre qui il s'est abandonné tout à l'heure, prend forme sous ses yeux. Ses seins ronds et lourds, sa chair ferme, la courbure de ses reins, tout est gravé dans sa mémoire. Il s'en émeut, et le trait dérape soudain en dehors de la feuille. Qu'importe, c'est sans conséquence et ne gâche pas son minutieux travail. Encore quelques ombres, une ou deux estompes, et Elle est là, exposant sous la lumière crue son innocente nudité. Le visage, quoique ses détails soient atténués, est frappant de ressemblance, et ses yeux semblent l'appeler silencieusement.

Fébrilement, il cherche dans la trousse l'accessoire indispensable pour apporter la touche finale à son esquisse. Délicatement, la sanguine vient caresser la petite bouche mutine, lui donnant l'aspect (si semblable à la réalité!) d'un fruit rouge et charnu. Jamais, depuis le jour où il a tenu un crayon pour la première fois, il n'avait dessiné un portrait aussi ressemblant.

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27 septembre 2006

Tronche de vie

seul

Il y a dans la vie de tous les jours des rencontres que l'on n'oublie jamais. Des personnages hauts en couleur qui restent gravés dans la mémoire, qu'on les ait côtoyé pendant des années ou simplement croisé.

L'homme dont je voudrais parler est l'une de ces caricatures d'humain, que seul l'adverbe "trop" semble en mesure de pouvoir décrire. Trop gros, trop gentil, trop bruyant, trop bavard, trop mal fagoté, trop sale aussi...

Ce monsieur que j'aperçois régulièrement depuis quelques jours est gardien d'immeuble dans la ville de province où je vis. Quotidiennement, ce quinquagénaire célibataire à l'allure débonnaire effectue son petit tour dans le quartier, allant rendre visite aux commerçants. Juste pour taper la discute, taquiner la patronne, se moquer gentiment des employé(e)s, et prendre à partie la stagiaire dans un gloussement qui fait pétiller la fente de ses yeux et trembloter son énorme goitre. Imposant dans sa chemise (la même depuis trois jours) grossièrement raccommodée par ses soins à l'aide d'un épais fil jaune, il annonce bruyamment son arrivée d'un tonitruant "Attention, j'arrive!", signifiant par là même qu'il est inutile d'espérer continuer à travailler en sa présence.

Effectivement, il est impossible de faire comme si de rien n'était quand il est là. Cinq minutes de conversation à base d'échanges de vannes et de blagues sans finesse, puis la patronne tente de lui faire comprendre que maintenant, elle aimerait reprendre le cours de ses activités. Après quelques bougonnements pour le principe, et sans s'offusquer le moins du monde, ce brave homme prend simplement congé, passant naturellement d'un magasin à l'autre. Rien ne pourrait l'empêcher d'accomplir ce rituel quotidien et rassurant.

Et si l'on perçoit par hasard certains effluves alcoolisés dans l'air ambiant après son passage, il est cependant impossible de lui en vouloir; car tout le monde dans le quartier a bien compris que cet homme dans la démesure de tout, est avant tout un homme trop SEUL.

Posté par Beescotte à 21:51 - Textes - Commentaires [51] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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